Thierry Lentz, Directeur de la Fondation Napoléon
C’est un fait. Les troupes de Bonaparte se sont livrées en 1802 à Saint-Domingue et en Guadeloupe à une brutale répression. Mais est-il sérieux d’affirmer que le Premier consul mettait en œuvre un « projet génocidaire contre les Noirs » ?
La publication récente d’un ouvrage sur la politique antillaise du régime napoléonien et le rétablissement de l’esclavage (1) a provoqué des remous médiatiques autour de l’absurde « hypothèse » selon laquelle Hitler aurait puisé dans un prétendu projet « génocidaire » de Napoléon à l’égard des Noirs l’inspiration de ses propres techniques d’extermination des Juifs. S’il ne saurait être ici question d’engager un débat autour d’un pamphlet partisan à la méthode historique contestable (2), il est nécessaire de rappeler les raisons et les conséquences de la politique coloniale menée par Bonaparte Premier consul, singulièrement aux Antilles. Le projet colonial du Consulat était stratégique, visant à la reconstitution d’un empire qui avait été immense sous l’Ancien Régime et demeurait respectable en 1800, avec en point de mire le rétablissement d’un vaste ensemble « américain » réunissant les Antilles, la Guyane et, surtout, la Louisiane. L’enjeu colonial était essentiellement économique. Les positions françaises hors d’Europe représentaient d’énormes intérêts commerciaux (un Français sur dix vivait du commerce colonial avant 1789). Un commerce qui reposait sur le principe dit « de l’exclusif » : fourniture de produits coloniaux contre achat de produits manufacturés. Dans ce cadre, le facteur de production principal était la main-d’œuvre, fournie depuis des décennies par la traite des Noirs, qui avait concerné environ 1 million d’hommes au XVIIIe siècle. Ainsi, pour la seule Saint-Domingue, on comptait environ 600 000 esclaves originaires d’Afrique et 30 000 hommes de couleur libres, pour 55 000 Blancs.
Ce qui importe, c’est le retour à l’ordre dans les colonies
La question de l’esclavage, aboli par la Convention le 4 février 1794, apparaissait pourtant secondaire au Premier consul. Le 16 août 1800, il déclara au Conseil d’État qu’il était prêt à maintenir « la liberté des Noirs » si elle s’avérait bonne pour l’économie coloniale. Comme bien des hommes de son temps, ce pragmatique était, au fond, indifférent aux aspects humains du problème. Il n’en était que plus enclin à subir les assauts d’un « lobby colonial » agissant dans son entourage, dont les chefs de file étaient le deuxième consul Cambacérès et les ministres Talleyrand, Barbé-Marbois et Forfait, pour qui l’esclavage était indispensable à la prospérité de la France. Ils remportèrent un premier succès dans le traitement des affaires de l’océan Indien. Là, les colons refusaient d’appliquer le décret de la Convention. Bonaparte admit que le maintien de l’esclavage était la meilleure solution. Le soutien des maîtres blancs était ce qui lui importait. Les regards du gouvernement se portaient surtout sur Saint-Domingue, ses plantations (l’île produisait les trois quarts du sucre mondial avant 1789) et ses mines. La partie française (actuel Haïti ; l’autre partie se trouvant sous domination espagnole) était dirigée par le général noir Pierre-Dominique Toussaint Louverture. Dès le 25 décembre 1799, les consuls y confirmèrent l’abolition de l’esclavage tout en étant décidés à surveiller Toussaint Louverture au plus près. Or, en 1801, on apprenait que Toussaint Louverture avait occupé la partie espagnole et fait rédiger une constitution pour l’île, réaffirmant certes l’appartenance de Saint-Domingue à « l’empire français », mais se nommant « gouverneur à vie ». Bonaparte bascula alors dans le camp des « durs » : 20 000 hommes, sous les ordres du général Leclerc, époux de Pauline Bonaparte, furent acheminés vers l’île pour rétablir l’autorité de la métropole, conserver le régime d’abolition dans la partie française et l’esclavage dans la partie espagnole. Débarquées en février 1802, les troupes soumettaient Louverture trois mois plus tard. Saint-Domingue était en apparence sous contrôle. Mais des troubles touchaient la Guadeloupe à son tour. Cette île, qui avait connu plusieurs révoltes de Noirs, se souleva en octobre 1801 contre la politique du capitaine général, l’amiral Lacrosse. Le 7 janvier 1802, Bonaparte envoya une nouvelle expédition vers les Antilles, soit 3 600 soldats sous les ordres du général Richepance. Arrivé en Guadeloupe le 5 mai 1802, celui-ci réduisit cette « rébellion » avec une brutalité que même ses lieutenants fustigèrent dans leurs rapports. Du 10 au 28 mai, la bataille fit rage. Au total, Richepance perdit 40 % de son effectif, et dut une partie de son succès au ralliement d’un général mulâtre martiniquais, Pélage, et de 600 soldats noirs. Ceux-ci participèrent à la répression, qui ne fut donc pas une affaire raciale. Les insurgés qui ne périrent pas au combat furent jugés par une commission militaire qui prononça 250 condamnations à mort. Une insurrection à Sainte-Anne fut écrasée : une centaine d’exécutions capitales pour lesquelles on remit au goût du jour le supplice de la roue et du bûcher ! Des massacres de grande ampleur furent organisés qui firent plusieurs milliers de morts dans la population noire. L’esclavage fut rétabli et environ 5 000 Noirs furent expulsés de l’île pour être placés dans d’autres colonies. Bonaparte ne donna aucun ordre de massacre, et ne sut pas le détail de ce qui s’était réellement passé. Toutes les mesures mises en œuvre le furent par des généraux qui, de toute façon, n’auraient jamais pu attendre les ordres de Paris – ceux-ci auraient mis des mois à leur parvenir. Cela étant, pour le Premier consul, l’opération de la Guadeloupe ressortissait du retour de l’ordre aux colonies.
L’aventure de Saint-Domingue : « une grande sottise »
Sur la question de l’esclavage, le « lobby colonial » l’emporta. Leur victoire fut consacrée par les quatre articles de la loi du 30 floréal an X (20 mai 1802) qui rétablissait l’esclavage et la traite. Au début d’août 1802 arriva à Saint-Domingue la nouvelle du rétablissement de l’esclavage en Guadeloupe. Les Noirs – qui n’avaient pas été désarmés – se révoltèrent à nouveau. La spirale de violence reprit avec son lot de combats, de massacres et d’exécutions. Tortures, dressage de chiens spécialisés dans la chasse aux Noirs, noyades collectives et exécutions sommaires furent mis en œuvre – sans succès pour la métropole. La reprise de la guerre avec l’Angleterre en mai 1803 allait mettre fin à la piteuse aventure de Saint-Domingue, « une grande sottise de ma part », devrait dire plus tard l’Empereur (3). « Si l’on y avait envoyé un vaisseau, deux frégates et six cents hommes, on aurait sauvé cette importante colonie », regretterait-il un peu tard (4). L’indépendance d’Haïti (nouveau nom de la partie française de Saint-Domingue) fut proclamée le 1er janvier 1804 par le général (et ancien esclave) Jean-Jacques Dessalines, qui fit procéder au massacre des colons blancs, hommes, femmes et enfants. Ainsi, le bilan colonial du Consulat aux Antilles ne fut rien de moins que catastrophique. Il constitua un retour en arrière territorial et moral. En 1804, la France avait moins de colonies qu’en 1799 et elle avait renoncé aux principes de la Convention, rentrant dans le rang des nations esclavagistes ordinaires. A ces deux échecs s’ajoute un désastre humain : les campagnes coloniales firent plusieurs dizaines de milliers de victimes, dans les combats, les massacres ou à cause des maladies. Quant à Bonaparte, ses visées n’avaient été que stratégiques et économiques… Celles d’un pragmatique qui regrettait, dans l’aventure de Saint-Domingue, non le bilan humain, mais la perte d’un territoire important pour la métropole. T.L.
Notes 1. Claude Ribbe, Le Crime de Napoléon, éditions Privé, 2005. 2. Voir par exemple la mise au point de Pierre Branda, « Une thèse montée de toutes pièces : Le Crime de Napoléon, de Claude Ribbe », sur le site www.napoleon.orgnotes 3. Gaspard Gourgaud, Journal de Sainte-Hélène, Plon, 1947, t. I, p. 278. 4. Lettre à Decrès, 15 septembre 1809, Correspondance, n° 15280.
Source : L'Histoire |