Napoleon_Bonaparte_First_Consul_1802_Antoine_Jean_Gros_303428De tous les grands travaux du chimiste Jean-Antoine Chaptal, on a retenu surtout l'invention vinicole consistant en l'ajout de sucre dans le vin, procécé auquel il donna son nom et dit de "chaptalisation" (hips!).

On le sait moins mais Chaptal a aussi été ministre de l'Intérieur sous le Consulat, de novembre 1800 à août 1804. Il est vrai que la personnalité omnipotente de Napoléon Bonaparte laissait peu de place pour la notoriété de ses ministres. Sauf rares exceptions, avec les cas de Talleyrand et de Fouché.

Grâce à Gallica, véritable mine de connaissances, sont accessibles les trop méconnus mémoires de Chaptal, intitulés Mes souvenirs de Napoléon. J'ai retenu un passage, celui où Napoléon fait sa première visite de Rouen.

En effet, à partir d'octobre 1802, le premier Consul décide d'entreprendre un voyage en Normandie pour s'assurer la confiance de ce territoire si prospère pour la France. Napoléon Bonaparte se rend d'abord à Evreux puis rejoint Rouen, accompagné de son épouse Joséphine de Beauharnais et des généraux Soult et Bessières, et bien entendu de son ministre de l'Intérieur Chaptal, notre témoin. Un autre personnage secondaire est toujours avec lui, qui sait tout et qui a écrit des mémoires auxquels on adjoint toujours beaucoup de critiques, c'est Constant, son valet de chambre. Constant relate également cette venue à Rouen, comme les autres qui suivront.

Dans l'extrait, Chaptal parle de l'archevêque de Rouen Cambacérès, frère du second Consul et du préfet de la Seine-Inférieure Beugnot. A en croire Chaptal, ces deux-là n'ont pas les faveurs impériales. Ce n'est pas totalement faux. Le premier causant beaucoup de soucis au second. Deux caractères bien trempés qui n'hésiteront pas à s'envoyer des courriers assassins. Cambacérès dans le rôle de l'archevêque intransigeant et irrascible et Beugnot dans celui du prévenant haut-fonctionnaire, mémageant sa carrière puis qui peu à peu n'en peut plus. Cambacérès, à force de demander la démission du préfet ou de portrait_jean_antoine_chaptal_lemonier_musee_histoire_medecineposer la sienne (un nombre impressionnant de fois !) fait au bout du compte ce qu'il veut dans son archidiocèse et se moque bien de la puissance préfectorale. Albert Mathiez, socialiste, historien de la Révolution française du début du XXème siècle, en a fait un remarquable article, d'une grande drôlerie, dans la Revue des études napoléoniennes.

Coquille ou imprécision, Chaptal parle d'un traité de commerce entre la France et l'Angleterre en 1789. Après vérification, il est de 1786 ! Le traité de commerce en question causait une concurrence assez dure aux produits français. L'invasion des produits textiles anglais était assez mal vécue à Rouen, d'où la visite par Napoléon de la manufacture des frères Sévène, immortalisée par un dessin de Jean-Baptiste Isabey.

Autre questionnement, notre mémorialiste parle du général Suchet, "qui commandait à Rouen" : après enquête, il n'est fait nulle mention dans le dictionnaire des généraux, du général Suchet à Rouen. Ce Suchet n'était donc pas le futur maréchal d'Empire que l'histoire a retenu. Ou bien alors...

Sans plus tarder, voici donc le passage concernant cette visite consulaire à notre bonne ville de Rouen :

Dans le voyage que je fis en Normandie avec Napoléon, il partit de Saint-Cloud à bidet, suivi de son courrier favori Moustache. Il arriva quatre heures avant les voitures. Nous eûmes, dans la route, bien de la peine à nous débarrasser des fêtes et des compliments qu'on avait préparés partout pour sa réception. On se refusait à croire qu'il eût passé incognito.
Arrrivé à Rouen, je le trouvai dans son bain. C'était là son usage ; il prétendait, je l'ai dit d'ailleurs, que l'eau lui rendait les forces qu'il avait perdues par la fatigue. Aussi trouvait-il un bain préparé partoutoù il s'arrêtait.

Le lendemain, il entendit la messe de l'archevêque Cambacérès. Rentré dans son cabinet, il me fit appeler et dit avec humeur : "Cet homme ne m'a pas fait les honneurs qu'on rend aux souverains, il ne m'a pas offert la patène à baiser : ce n'est pas que je ne me moque pas de sa patène mais je veux qu'on rende à César ce qui appartient à César". Rentré dans le salon, j'y trouvai l'archevêque à qui je rapportai la plainte de Napoléon.

Meynier__1763_1832__napoleon_bonaparte_premier_consul_bruxelles_hotel_de_villeCelui-ci me répondit qu'il avait fait tout ce que prescrivaient ses livres en pareil cas. Je transmis de suite cette réponse au premier Consul, qui s'en contenta, parce qu'il vit qu'il n'y avait pas de mauivaise intention. Il reçut ensuite toutes les autorités constituées et causa avec elles pendant six heures. Il invita à dîner les chefs des principales autorités.

Pendant le repas, Napoléon fit tomber la conversation sur le traité de commerce de 1789 avec les Anglais, qu'il improuva beaucoup. M. Beugnot, préfet, en prit la défense ; la dispute s'échauffa, et lorsque je vis qu'elle commençait à dépasser les bornes de la discussion, je pris la parole et je ramenai la question à son véritable point de vue, en faisant observer que les Anglais n'avaient pas agi de bonne foi dans l'exécution.


Le premier Consul changea de conversation et parla de la campagne de Henri IV en Normandie. Le général Suchet, qui commandait à Rouen, parla de cette campagneavec une telle supériorité de talent que Napoléon l'écouta pendant une demi-heure sans mot dire. Après le dîner, le premier Consul me prit à part et me dit : "vous m'avez présenté Beugnot comme " un homme d'esprit"; c'est un idéologue. Je ne le chargerai jamais de conclure un traité de commerce. Quant à Suchet, il a beaucoup rajouté à l'idée que j'avais de lui".

Le lendemain, nous sortîmes à huit heures pour aller visiter les principales fabriques, et nous ne rentrâmes que pour dîner. Dans une fabrique de teinture de coton, le fabricant se plaignait de ne pas faire constament des couleurs unies. Je lui en fis connaître la cause : je lui dis qu'il tordait inégalement les matteaux de coton ; je mis la main à l'oeuvre et tordis son matteau. Cette leçon égaya beaucoup Napoléon et étona les ouvriers. Partout il questionait sur les matières, le prix e chaque objet, les salaires des ouvriers, etc.... Le lendemain, nous fûmes au Havre.

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