Pelissier_Marechal_en_crim_eC'est en rédigeant l'article sur le 74ème Régiment d'infanterie que j'ai eu à faire
la rencontre d'un certain Aimable Pélissier, qui donna à Rouen son nom à une caserne rouennaise, aujourd'hui désaffectée mais réutilisée, il me semble, en bâtiment administratif.

Une sorte de rebondissement de l'Histoire, comme il est toujours intéressant d'en faire.

Avec un doux prénom comme Aimable, qui donna tant à l'orchestre (rires), on pouvait s'attendre au meilleur. En réalité, c'est au pire qu'Aimable nous a conduit.

Aimable Pélissier est LA gloire locale de Maromme(commune de l'agglomération de Rouen), la seule grande figure qui y est née, et ce en 1794.

Il est un militaire qui eut une carrière exceptionnelle, notamment sous le Second Empire, où il s'illustra, durant la guerre de Crimée, comme commandant en chef des forces françaises au fameux siège de Sébastopol, puis comme maréchal de France après la victoire de Malakoff. Après ces campagnes glorieuses contre la Russie impériale, le vieux briscard fut fait sénateur, duc de Malakoff, avec une rondelette pension de 100.000 francs et ambassadeur de France à Londres. Et puis, pour décorer le tout, on lui remit les insignes de grand chancelier de l'Ordre de la Légion d'honneur.

En fait, la suite de sa carrière ne se comprend qu'en étudiant le début de ses exploits d'officier. En 1860, il est nommé gouverneur-général de l'Algérie et meurt en fonction, non sans heurts là-bas, en 1864. Mais il connut l'Algérie bien avant, dès 1830, au commencement de la conquête du territoire.

Dans l'Empire libéral : Etudes, récits, souvenirs, Emile Ollivier, ancien républicain, chargé de former le dernier gouvernement de Napoléon III, consacre plusieurs pages à Pélissier, tout en vérité :

"Fils d'un colonel d'artillerie, Pélissier, élève de l'Ecole militaire en 1815, entra dans l'état-major dès sa formation en 1818. En qualité d'aide de camp, il participa à l'expédition d'Espagne et à celle de Morée. En Morée, il reçut la croix de Saint-Louis sur la proposition du maréchal Maison. Il suivit Bourmont dans sebastopoll'expédition d'Alger. Depuis, il ne quitta plus l'Algérie et y fit tout son avancement.
Un fait de terrible sévérité se rattachait à son nom. Colonel, il avait été chargé de réduire les Ouled-Riah, cachés dans des grottes vastes et profondes. Il les somme de sortir, ils refusent. Il comble l'entrée des grottes de fascines et les somme de nouveau : ils ne bougent pas. Alors il ordonne de mettre le feu aux fascines et 500 Arabes sont enfumés"

En réalité, ce sera même un millier de morts. Et comme le rapporte l'historien Augustin Bernard dans un livre un peu vieilli : Terrible mais indispensable résolution ! écrivait Saint-Arnaud. Pélissier employait tous les moyens, tous les raisonnements, toutes les sommations. Il a dû agir avec vigueur. J'aurais été à sa place, j'aurais fait de même, mais j'aime mieux que ce lot lui soit tombé qu'à moi. Ce triste incident, grossi par des polémiques passionnées, fit grand bruit en France. Bugeaud couvrit son subordonné, qui n'avait fait qu'exécuter ses ordres (Histoire des colonies françaises, Algérie, Tome 2)

Le colonel Saint-Arnaud et le général-gouverneur Bugeaud, celui à la casquette fameuse, ou encore le général Cavaignac ne sont en effet pas en reste et la pratique des emmurements et des enfumades devient bien commune dans ces régions soulevées de l'Algérie.

algerie_1830_1930Le père Bugeaud conseillera explicitement à ses subordonnés : « Si ces gredins se retirent dans leurs cavernes, enfumez-les à outrance comme des renards ».
Et Pélissier, décidé à ne point faire tâche, renchérira : « Il faut détruire leurs petits, comme les renards ».

Interpellé par des parlementaires indignés tout de même pour cette forfaiture, Pélissier répliquera « La peau d’un seul de mes tambours avait plus de prix que la vie de tous ces misérables ». Le crime est signé et en aucun cas regretté.

Sadek Selam, universitaire algérien, qui classe ces faits avec les crimes contre l'humanité modernes que nous connaissons trop, rappelle qu' "Il convient de préciser que l'armée française a eu recours à l'emmurement des grottes pendant la guerre de 1954 à 1962".

Voilà ce qu'il faudra retenir de notre Aimable Pélissier.

Ne pas oublier, ne pas juger mais ne pas honorer.

On a bien débaptisé le square Solférino...

PS : Article publié à l'origine chez feu Mon-Rouen, qui a cassé sa pipe sans prévenir d'où réédition ici.

Tableau : Isidore Pils, Tranchée devant Sébastopol, Musée des Beaux-Arts, Bordeaux.