youngArthur Young (1741-1820) est un agronome anglais aux productions scientifiques remarquées à l'époque. Pour mener à bien ses travaux, Arthur Young voyage à travers l'Angleterre, l'Irlande et aussi la France : il y étudie et développe des méthodes d'agriculture innovantes qui lui valent une grande réputation en Europe. Arthur Young est souvent cité pour illustrer les premiers instants de la Révolution française dont il fut le témoin parisien. Dans son Voyage en France en 1787, 1788 et 1789, Arthur Young se révèle un observateur à la plume aiguisée des troubles économiques et sociaux qui secouent alors la France. Lors de ses pérégrinations, Arthur Young traverse plusieurs fois Rouen. Entre diners et représentations théâtrales, Young en fait un tableau peu flatteur.... 

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Ils ont bien raison d'avoir des maisons de campagne pour sortir de cette grande et vilaine ville, puante, étroite et mal bâtie, où l'on ne trouve que de l'industrie et de la boue. En Angleterre, quel tableau de constructions neuves offre une ville manufacturière florissante ! Le choeur de la cathédrale est entouré par une magnifique grille de cuivre massif. On y montre les tombeaux de Rollon, premier duc de Normandie, et de son fils ; de Guillaume Longue-Epée ; de Richard Coeur de lion, et de son frère Henry ; du duc de Bedford, régent de France ; d'Henry V, qui en fut roi ; du cardinal d'Amboise, ministre de Louis XII. Le tableau d'autel est une Adoration des bergers par Philippe de Champaigne. La vie à Rouen est plus chère qu'à Paris ; aussi les gens, pour ménager leur bourse, doivent-ils se serrer le ventre. A la table d'hôte de la Pomme-du-Pin nous étions seize pour le dîner suivant : une soupe, environ 3 livres de _bouilli_, une volaille, un canard, une petite fricassée de poulet, une longe de veau d'environ 2 livres, et deux autres petits plats avec une salade ; prix 45 sous, plus 20 sous pour une pinte de vin ; en Angleterre, pour 20 d. ( 40 sous ), on aurait un morceau de viande qui, littéralement, pèserait plus que tout ce dîner ! Les canards furent nettoyés si vivement, que je ne mangeai pas la moitié de mon appétit. De semblables tables d'hôte sont parmi les choses bon marché de France ! 

Parmi toutes les réunions sombres et tristes, la table d'hôte française occupe le premier rang ; pendant huit minutes, un silence de ; quant à la politesse d'entamer conversation avec un étranger, on ne doit pas s'y attendre. Nulle part on ne m'a dit un seul mot qu'en réponse à mes questions, Rouen n'a rien de particulier à cet égard. Le parlement est fermé, et ses membres relégués depuis un mois dans leurs maisons de campagne, pour refus d'enregistrer une nouvelle contribution territoriale. Je m'informai beaucoup du sentiment public, et vis que le roi personnellement, depuis son voyage ici, est plus populaire que le parlement, auquel on attribue la cherté générale. Rendu visite à M. d'Ambournay, auteur d'un traité sur la préférence à donner à la garance verte sur la garance sèche ; j'ai eu le plaisir de causer longuement avec lui sur différents sujets d'agriculture qui m'intéressaient. [...]
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 Rouen. _L'hôtel-Royal_ fait opposition à cette hideuse tanière de fripons et d'insolents, _la Pomme de pin_. Au théâtre, le soir : il n'est pas, je pense, aussi grand que celui de Nantes, et surtout il ne lui est pas comparable pour l'élégance et le luxe : il est _sombre_ et malpropre. La _Caravane du Caire_ de Grétry : la musique, quoiqu'il y ait un peu trop de choeurs et de tapage, contient quelques passages tendres et agréables. Je la préfère à tout ce que j'ai entendu de ce célèbre compositeur. Le lendemain matin, j'allai visiter M. Scanegatty, _professeur de physique dans la Société royale d'agriculture_ ; il me reçut avec politesse. Une salle fort grande est garnie d'instruments de mathématiques et de physique et de modèles. Il m'expliqua quelques-uns de ces derniers, particulièrement un four pour le plâtre qu'on apporte ici en grandes quantités de Montmartre. Visité MM. Midy, Roffec et compagnie, les plus grands négociants en laines du royaume. Ils eurent la bonté de me faire voir une grande variété de laines de toutes les parties de l'Europe et de me permettre d'en prendre des échantillons. Le jour suivant, au matin, j'allai à Darnetal, chez M. Curmer, qui me montra sa fabrique. Retourné à Rouen et dîné avec M. Portier, _directeur général des fermes_, pour lequel j'avais une lettre du duc de Larochefoucauld. La conversation tomba entre autres choses sur le manque de nouvelles rues à Rouen en comparaison du Havre, de Nantes et de Bordeaux. On remarqua que, dans ces dernières villes, un négociant s'enrichit en dix ou quinze ans et fait bâtir. Ici c'est un commerce d'économie, dans lequel laportrait_de_monsieur_de_lavoisier_et_sa_femme_par_jacques_louis_davidfortune est longue à venir et ne permet pas les mêmes entreprises. A table, tout le monde s'accorda sur ce point que les pays de vignobles sont les plus pauvres de France. J'objectai le produit par arpent, qui est de beaucoup supérieur à celui d'autres terres ; on maintint le fait comme généralement admis et reconnu. Passé la soirée au théâtre. Madame Dufresne me fit grand plaisir ; c'est une excellente actrice, qui ne charge jamais ses rôles et vous fait ressentir ce qu'elle ressent elle-même. Plus je vois le théâtre français, plus je suis forcé de reconnaître qu'il l'emporte sur le nôtre par le grand nombre de bons acteurs, la rareté des mauvais, et la très grande quantité de danseurs, chanteurs et gens dont dépend le théâtre. Dans les passages que l'on applaudit, je remarque, chez les spectateurs français, cette générosité qui bien des fois en Angleterre m'a fait aimer mes compatriotes. Nous nous laissons trop entraîner à notre penchant haineux contre les Français. Pour moi, je vois bien des raisons pour les estimer : en attribuant beaucoup de fautes à leur gouvernement, peut-être trouverons-nous dans le nôtre la cause de notre grossièreté et de notre mauvais caractère. 

_Le_ 8. -- Mon projet, pendant quelque temps, avait été de retourner tout droit de Rouen en Angleterre, car la poste m'avait causé de cruelles inquiétudes. Je n'avais reçu aucune lettre de ma famille depuis un certain temps, quoique j'eusse souvent écrit de manière pressante. Ces lettres étaient envoyées à une personne à Paris, qui devait me les faire tenir ; mais, soit négligence, soit toute autre raison, elles ne venaient pas, tandis que celles adressées dans les villes où je passais m'arrivaient régulièrement ; je craignais que quelqu'un ne fût malade chez moi et qu'on ne voulût pas me mander de mauvaises nouvelles, lorsque ma position ne me laissait pas moyen d'y porter remède. Le désir que j'avais d'accepter l'invitation de la duchesse d'Anville et du duc de Larochefoucauld, à la Roche-Guyon, prolongea cependant mon voyage, et je me mis en route pour cette nouvelle excursion. La vue du chemin au-dessus de Rouen est vraiment superbe : à l'une des extrémités de la vallée, la ville et le fleuve qui l'arrose, tout parsemé d'îles boisées ; à l'autre, deux grands canaux embrassant un archipel tantôt cultivé, tantôt en pâturage ; autour une magnifique ceinture de forêts. Passé par Pont-de-l'Arche, dans ma route sur Louviers ; j'avais des lettres pour M. Decretot, le célèbre manufacturier, qui me reçut avec une bonté pour laquelle il devrait y avoir une autre expression que celle de courtoisie. Il me fit voir sa fabrique, la première du monde certainement, si la réussite, la beauté des tissus et une invention inépuisable pour répondre à tous les caprices de la fantaisie, sont des mérites à une telle supériorité. Rien n'égale les draps de vigogne de M. Decretot, à 110 francs l'aune ( 4 l. st. 16 sh. 3 d. ). Il me montra aussi sa filature de coton, dirigée par deux Anglais. Près de Louviers se trouve une manufacture de plaques de cuivre pour le doublage des vaisseaux de la marine royale ; c'est encore une colonie d'Anglais. Je soupai avec M. Decretot, et passai la soirée en compagnie de dames fort aimables. -- 17 milles. 

Le_ 9. -- Vernon par Gaillon. Riches terres labourables dans la vallée. Parmi la liste que j'ai prise il y a longtemps des choses à voir en France, se trouvaient la plantation de mûriers et la magnanerie du maréchal de Belle-Isle à Bissy près Vernon [...] 

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Même pays jusqu'à Rouen. La première apparition de cette ville est soudaine et frappante ; mais la route, faisant un zigzag pour descendre plus doucement la côte, présente à l'un de ces coudes la plus belle vue de ville que j'aie jamais contemplée. La cité avec ses églises, ses couvents et sa cathédrale, qui s'élève fièrement au milieu, remplit la vallée. Le fleuve présente une belle nappe, traversée par un pont, avant de se diviser en deux bras qui enceignent une grande île couverte de bois ; le reste du paysage, parsemé de verdure, de champs cultivés, de jardins et d'habitations, achève ce tableau en parfaite harmonie avec la grande cité qui en forme l'objet principal. Visité M. d'Ambournay, secrétaire de la Société d'agriculture, absent alors de mon premier passage ; nous eûmes un entretien très intéressant sur l'agriculture et les moyens de l'encourager. J'appris, de cet ingénieux savant, que sa méthode de l'emploi de la garance verte, qui fit il y a quelques années tant de bruit dans le monde agricole, n'est à présent nulle part en pratique ; ce n'est pas qu'il ne persiste à la croire bonne. Le soir, à la comédie, mademoiselle Crétal, de Paris. jouait Nina : c'est la plus grande fête que m'ait donnée le théâtre en France. Elle s'en acquitta avec une expression inimitable, et une tendresse, et une _naïveté_, et une élégance qui s'emparaient de tous les sentiments du coeur, contre lesquels la pièce a été écrite. Sa physionomie est aussi gracieuse que sa figure est belle ; dans son jeu rien n'est de trop, elle suit en tout la simplicité de la nature. La salle était comble ; des guirlandes de fleurs et de lauriers jonchèrent le théâtre ; ses camarades la couronnèrent ; mais elle, elle retirait modestement de sa tête chaque couronne que l'on essayait d'y placer. -- 20 milles. 

Le_ 14. -- Pris la route de Dieppe...